Suluk & Tiyka

Bastienne GÉRÉ

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Bastienne GÉRÉ

Quitter le village. S'éloigner des moqueries et des doigts pointés vers lui. Voilà tout ce qui importait pour Suluk, ses gants de fourrure plaqués sur les oreilles. Même s'il faillit trébucher sur le sentier, le petit garçon préférait encore trouer son pantalon et s'écorcher les genoux plutôt que de s'arrêter. Ou pire : faire demi-tour.
 
Suluk quitta l'écrin de sapins enneigés pour atteindre la pointe rocheuse perchée au-dessus de l'océan. Libérés de l'atmosphère pesante du village, ses poumons se gonflèrent d'air. Et même si le froid le fit grelotter – faute d'avoir enfilé un manteau – le petit garçon apprécia le calme. La solitude. Le chant des vagues contre la falaise.
Sans parler du ciel et de sa beauté polaire. L'azur éclatant était griffé de striures rosées, presque pourpres. Une splendeur. Voilà où Suluk aurait préféré passer ses journées ! Partout ailleurs que dans l'enclos des loups.
 
Les souvenirs des dernières minutes lui revinrent en mémoire dans un désagréable frisson. « Regardez tous, Suluk va encore pleurer ! », « Ça fait combien de temps, maintenant ? Deux lunes ? », « Le Chef va finir par le proclamer Sans-Loup ! ».
Sans-Loup... Suluk serra les poings. Son cœur pesait aussi lourd qu'un rocher dans sa poitrine. Tous les enfants de son âge avaient réussi à s'imprégner de leur loup, choisi grâce à la Lune Miroir – absolument tous – et étaient devenus des membres du clan.
Sauf Suluk. Les larmes lui montèrent aux yeux et il tomba à genoux dans la neige. Tant pis pour son pantalon.
 
— Relève-toi, Suluk.
 
Le petit garçon sursauta. Rêvait-il ? Face à lui, flottait un étrange nuage. Lorsque la brume se dissipa, Suluk distingua un homme trapu, à peine plus grand que lui, à la carrure impressionnante. Un long manteau recouvrait ses épaules : le vêtement des chefs de sa tribu. À chaque veillée au coin du feu, plusieurs histoires comptaient les exploits de cet homme qu'il identifia sans peine : Hiin, son grand-père, terrassé avant sa naissance lors d'un combat contre un ours.
 
— J'ai dit relève-toi, Suluk. Pas étonnant que tu n'arrives à rien si tu ne comprends pas les consignes les plus simples !
La voix avait résonné comme un coup de fouet. Le petit garçon s'empressa de se lever.
— J'imagine que tu dois avoir des questions...
En effet, assailli d'interrogations, Suluk ne savait pas par où commencer !
—... mais tant pis ! le coupa son aîné. Le temps nous est compté. Tu dois savoir que les ancêtres n'ont pas l'habitude de revenir chez les vivants ! Mais je ne pouvais pas rester sans rien faire.
 
Cette fois, Suluk n'eut plus envie de parler, la honte faisant rougir ses oreilles. Le nuage changea brusquement de forme, allongeant le visage de son grand-père jusqu'à lui donner la forme d'un museau.
— Voici Nova, ma louve. La plus formidable guerrière de la tribu (Suluk admira la prestance de l'animal)... mais aussi la pire des têtes de mule !
Suluk esquissa un sourire qui chassa ses larmes et réchauffa son cœur.
— S'imprégner d'un loup n'a rien de simple, Suluk. Mais plus le processus est long, plus belle en sera la relation. Crois-moi, Nova m'en a fait voir de toutes les couleurs ! Aujourd'hui, c'est à toi d'accomplir ce travail.
Le petit garçon avait déjà échoué avec son père, puis avec son instructeur – et cela devant toute sa classe... – alors comment réussir auprès d'un grand-père fantôme ? Il acquiesça malgré tout.
 
Le ciel s'était assombri à l'approche de la nuit. Les aurores boréales ne tarderaient pas à illuminer l'obscurité de leurs flammes irisées.
 
— Suis-moi.
Le nuage fondit vers la forêt, se dissociant alors en deux silhouettes : Hiin à la carrure massive et l'élégante Nova. Lorsque la louve frôla Suluk, une douce chaleur se répandit dans son corps. Sans réfléchir, le petit garçon suivit son ancêtre à travers les pins, malgré le froid qui piquait sa peau.
— Première leçon : accepte tes échecs...
La voix résonna de tous les côtés. Sur sa gauche, Suluk aperçut alors son propre reflet, le jour de sa rencontre avec Tiyka. Et quelle rencontre ! Les crocs du louveteau luisaient sous l'éclat de la lune et son regard vif toisait la main tendue du petit garçon. Aplati au sol, l'animal se tenait prêt à bondir, la bave moussant à ses babines.
Suluk détourna la tête. De l'autre côté du chemin, il se revit lors de ses rencontres suivantes avec Tiyka, toujours à bonne distance du louveteau, devenu le plus imposant de la réserve. Son regard mordoré brillait d'un éclat sauvage... et ne paraissait même pas remarquer Suluk ! À chaque nouvelle tentative d'approche, un nouvel échec : le loup grognait avant de lui tourner le dos, puis s'éloignait avec froideur.
Les ombres disparurent devant l'entrée du camp et ses rondins de bois dressés vers le ciel. Une épaisse fumée montait dans le ciel noir.
— Allons voir ce loup.
Malgré l'envie de partir en sens inverse, Suluk suivit son grand-père vers les enclos. Les allées du camp étaient désertes : des éclats de voix résonnaient du cercle de pierres où la tribu était réunie pour le partage du gibier. Avec un pincement au cœur, le petit garçon réalisa que personne n'avait remarqué son absence. Ou alors, sa piètre prestation de l'après-midi était déjà le sujet de toutes les conversations...
 
La porte de la réserve apparut et le spectre la traversa sans même l'ouvrir. Suluk reconnut l'odeur des louveteaux et leur respiration saccadée. Tous dormaient. Sauf un.
Suluk traversa la réserve et se planta devant le dernier enclos. Là où se trouvait son loup. Celui avec lequel il devrait s'imprégner pour garder sa place dans sa tribu et un jour peut-être en prendre la tête. Comme son père.
 
Ce même loup qui n'avait été qu'une source d'angoisse, de cauchemars et de moqueries. Dès qu'il aperçut Suluk, Tiyka se leva, les oreilles dressées. La lumière de la lune souligna les taches noires de son pelage cendré.
— D'après toi, pourquoi la tribu s'est-elle alliée avec le loup ?
Le petit garçon ne s'était jamais posé la question. Il avait toujours grandi dans cette tradition... sans jamais chercher à comprendre.
— Le loup est le plus grand prédateur de la région. C'est une menace plus sérieuse qu'un groupe de chasseurs ! Avoir peur du loup est dans nos gênes, Suluk. C'est humain. Mais l'imprégnation transcende nos races, nos préjugés. Ton loup va devenir une partie de toi. À jamais.
 
Suluk prit une profonde respiration et enjamba la barrière. Tremblant de la tête aux pieds, il s'approcha de Tiyka, essayant d'occulter toutes ses tentatives infructueuses. À la place, il pensa au regard de Nova vers son grand-père. Du respect. Un lien puissant qu'il n'avait jamais remarqué entre les enfants de son âge et leurs loups.
À sa grande surprise, le louveteau ne bougea pas.
— Deuxième leçon : montre-toi humble.
Le petit garçon s'avança, main tendue. Comme on lui avait appris : l'homme dominant le loup. Suluk tiqua : cette phrase ne lui avait jamais paru plus ridicule qu'en cet instant. Il abaissa la main. Les yeux de l'animal brillaient avec animosité dans l'obscurité.
— Le respect, Suluk... Voilà ce que j'ai appris. J'ai peut-être réussi à m'imprégner de Nova, mais c'est surtout elle qui a fini par me choisir.
 
La présence de son ancêtre l'enveloppait comme une douce couverture. Enfin débarrassé des regards de ses camarades, Suluk s'arma de courage pour dépasser sa peur.
Yeux clos, il s'accroupit près de Tiyka et trouva enfin le courage de s'approcher – avec autant de précaution que le jour où sa mère lui avait confié sa jarre en terre cuite. S'approcher, s'approcher encore... Sans peur.
Et lorsque le jeune garçon rouvrit les yeux, Tiyka se trouvait assis à ses genoux, la tête penchée avec un regard interrogateur. Près d'eux, flottaient les silhouettes d'Hiin et de Nova.
Le louveteau aboya alors joyeusement et Suluk retira son gant pour effleurer son pelage rêche. Il avait réussi. Tiyka était son loup.
 
À jamais.
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Image de Suluk & Tiyka
Illustration : Mathilde Ernst

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