Recette gagnante

Benjamin Jeune

Benjamin Jeune

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Crédit image avatar : Mattias Adolfsson https://mattiasadolfsson.com/

De mémoire d'habitants, on n'avait jamais vu autant de journalistes dans la petite mairie rose de Saint-Tropez. Il faut dire qu'on allait enfin comprendre. Comprendre un mystère qui anime la planète sport depuis de nombreuses décennies. Derrière un pupitre en bois, orné étrangement d'une tarte tropézienne pour rappeler probablement les lieux, Françoise Chatillez sourit. Survêtement impeccable, chignon bien en place, regard tendre et plein de malice, l'entraîneuse du club de tennis féminin local n'a pas vraiment changé depuis ce fameux jour d'automne, ce jour où elle a connu sans le vouloir une notoriété soudaine. C'était il y a bien longtemps, et pourtant personne n'a vraiment oublié.

En ce beau dimanche d'octobre 1992, dans les villes et villages de France, des amateurs de tout sport s'affrontent. De ces rendez-vous de licenciés passionnés se façonne au fil du temps le terreau où écloront les futurs champions nationaux. Ce jour-là, un tournoi régional de tennis féminin en double anime la célèbre station balnéaire. Sur le court numéro 1, une légère brise vient de s'engouffrer, entraînant dans son tourbillon les poussières de la terre battue. Dans cette brume ocre, Françoise Chatillez est face à ses deux joueuses. La paire tropézienne montre des visages crispés. Leurs regards se perdent au loin sur un public clairsemé, comme pour trouver un soutien providentiel. Depuis vingt minutes la plupart des balles adverses sont venues mourir derrière leur ligne de fond de court. Au début du second set, un score douloureux résume un match mal engagé : 0-6. L'entraîneuse tropézienne a dû composer ce duo de joueuses à la dernière minute, et elles semblent bien incapables de produire un jeu efficace ensemble. Leurs adversaires, les voisines et rivales niçoises, l'ont bien senti et pratiquent un tennis réaliste et sans état d'âme. Pour noircir le tableau, une télé locale est venue planter sa caméra dans les tribunes. Cette cruelle déroute sous les objectifs attise l'orgueil de l'entraîneuse tropézienne. Françoise Chatillez, c'est l'école de la gagne. Le genre de coach qui sans nul doute face au baron de Coubertin se serait permis une petite pointe d'humour du style : « Tu es bien gentil mon petit Pierrot, mais l'important c'est aussi de gagner, parfois... ». Elle a peu de temps. Elle demande à ses joueuses de fermer les yeux. Elle doit maintenant trouver les bons mots. Des mots qui créent cette force collective qui peut faire la différence face à n'importe quel adversaire, ou sinon ce sera le retour aux vestiaires, et des excuses à Coubertin...
À la reprise, quatre silhouettes blanches s'élancent bien déterminées sur le court. Petits sautillements nerveux et balancements de jambes caractéristiques à l'univers du tennis viennent rappeler la tension et l'enjeu de ce second set. La paire niçoise démarre sur sa lancée précédente. Toutefois leurs adversaires ne paraissent plus intimidées. Car la paire tropézienne balaye à présent les quatre coins du court sans relâche, le courage et la hargne au bout de leurs raquettes. La bâche verte qui tapisse le fond de court niçois commence à raisonner de plus en plus au son des frappes gagnantes du double tropézien. Placements judicieux et précision le long de la ligne pour l'une, volées percutantes et services assassins pour l'autre, leurs styles de jeu fusionnent enfin avec brio. Même la brise semble s'être arrêtée un instant pour admirer la complicité et l'esprit conquérant naissant sur ce rectangle de terre rouge et poudreuse. La noirceur des visages des débuts s'efface peu à peu sous les rayons d'un sourire tendre, celui de Françoise Chatillez. Ainsi, point après point, ce double de fortune retourne le match pour enfin entendre le fameux et libérateur « jeu, set et match » de l'arbitre.
On n'a jamais su ce que Françoise Chatillez avait dit à ses joueuses ce jour-là. De ce match tout a été filmé. Les images ont fait le tour du monde en laissant derrière elles de nombreuses théories. Car c'est un peu le Graal de tout entraîneur de pouvoir souder rapidement des individualités fortes sur quelques mots. La coach, discrète, laissa planer le mystère des années et se décida un jour à parler.

La mairie de Saint-Tropez était maintenant noire de monde. Le silence finit par prendre place. Un journaliste enthousiaste sauta sur l'occasion pour poser la fameuse question qui brûlait toutes les lèvres : quel était donc le secret de la méthode Chatillez ? Fidèle à son style facétieux, l'entraîneuse répondit simplement qu'il était devant eux. On s'amusa, sans bien comprendre, de la vanité inattendue de la petite dame. Fière de la confusion engendrée par sa réponse, elle tourna alors la tête vers l'emblématique tarte tropézienne qui occupait le bord du pupitre et finit par s'expliquer.
Cet après-midi-là, les circonstances avaient réuni par hasard sur ce court deux joueuses qui ignoraient tout l'une de l'autre. Rien ne semblait lier ces deux profils sportifs et créer le niveau d'engagement et de motivation qu'exige une aventure collective. C'est pourtant le ciment avec lequel on construit des victoires. Toute l'intelligence de Françoise Chatillez fut de trouver ce lien dans la spécialité culinaire locale. Elle leur demanda de fermer les yeux et de se souvenir, de se souvenir du parfum de cette brioche aérienne, coiffée de perles de sucre et garnie de sa célèbre crème généreuse. Tout natif de la commune a été bercé au cours de sa vie par sa saveur unique. Sa simple évocation éveillait déjà une fierté et une histoire commune aux deux demoiselles. Sans avoir vraiment partagé auparavant des moments ensemble, elles n'étaient pas aussi éloignées l'une de l'autre qu'elles le pensaient. Un socle d'entente pouvait se former. Car ce goût si familier et délicat ravivait au fond d'elles-mêmes des souvenirs identiques de longs soirs d'été et de pétillantes fêtes. Marcel Proust aurait apprécié le moment. Et puis par un hasard de recette, cette pâtisserie, à la simplicité étonnante, se trouvait un peu à leur image. C'est l'histoire d'une association de deux crèmes, une pâtissière et une au beurre, qui n'avaient au départ peut-être rien à faire ensemble. Mais de la persévérance et l'audace pour trouver leur bon équilibre naquit une nouvelle crème si particulière et inoubliable, celle de tous ses succès.

Ce jour-là Françoise Chatillez n'en dit pas plus et refermera à tout jamais ce long mystère derrière cette anecdote. Peu de journalistes semblaient croire à ce récit. Pourtant, quelques semaines plus tard, c'est bien leurs papiers qui commentaient la nouvelle sensation sportive du moment : l'ascension fulgurante et atypique de l'équipe de handball féminin de la petite commune de Douarnenez, la terre du Kouign-amann.

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