La baignoire de Marguerite

Alice Merveille

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Alice Merveille

L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. En toute lucidité.
Marguerite Duras.

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Marguerite avait toujours aimé prendre des bains trop chauds dans de vastes baignoires en fonte émaillée.

Maître Georges Senlis, son mari, se moquait parfois d’elle en lui disant : « Si tu continues, tu vas fondre comme savonnette au lavage ! » Georges était mort depuis dix ans et Marguerite n’avait pas fondu, bien au contraire. Elle se disait replète. Elle aimait bien ce mot, replète.

À quatre-vingts ans, Marguerite avait conservé son visage de petite fille. Des yeux bleus rieurs, des joues rondes qu’un peu de couperose colorait sans les enlaidir. Ses cheveux avaient blanchi mais la coupe était restée la même, une coupe à la Jeanne d’Arc qui avait séduit Georges au bal des sapeurs-pompiers du Mans, le 14 juillet 1938.

Georges fut un mari consciencieux mais, dès la cinquantaine, diabétique. Il parlait peu. Il disait : « Je n’aime pas parler pour ne rien dire », ce qui sous-entendait que les autres, et plus particulièrement Marguerite, jacassaient sans discernement.

Marguerite était devenue une veuve bavarde qui aimait se confier à son amie Hortense. « Pour Georges, disait-elle, l’homme devait faire bouillir la marmite et la femme s’occuper de la maison et des enfants. Mais il y a une chose à laquelle il a dit oui sans rechigner dès la première année de notre mariage, c’est à l’installation d’une salle de bain pour moi toute seule avec une immense baignoire qui occupait tout l’espace. Et, vois-tu, rien que pour ça je peux dire que Georges a été un bon mari. »

Elle racontait aussi qu’un jour, lorsqu’elle avait dix ans, elle avait vu dans un livre d’histoire une gravure qu’elle n’oublierait jamais. Cléopâtre prenant un bain de lait d’ânesse, son corps nu allongé dans un bassin en mosaïques bleues et or, une douzaine d’esclaves répondant à tous ses caprices. « Bien sûr pour moi pas de lait d’ânesse et encore moins d’esclaves, disait-elle en riant, mais avec l’argent du ménage j’ai pu acheter dès les années cinquante les premiers produits de bain. »

Au fil des années, quatre enfants arrivèrent, mais Marguerite avait tenu bon. Dès qu’elle était seule dans la maison désertée, elle se faisait couler un bain très chaud à ras bord et y ajoutait huiles, cristaux, mousses, selon son humeur et les périodes de sa vie. D’abord ce fut la période des classiques : bains moussants à la vanille, à la pomme, à l’amande douce, au chèvrefeuille. Plus tard vint la période des sophistiqués : au ginkgo biloba, à l’huile de macadamia, à l’aloe vera, au tendre nuka... Autant de noms qui décuplaient le plaisir du bain. Et depuis qu’elle était veuve, Marguerite flottait avec un plaisir toujours renouvelé dans des extraits de cèdre de l’Atlas, des écorces de yuzu d’Orient, du nectar de goyave des Iles Vierges, de l’huile essentielle de néroli de Carthage ou de la sève d’agave du Yucatan.

C’est également après la mort de son mari que Marguerite se mit à manger et à boire tout ce qui était déconseillé à Georges, principalement les graisses, le sucre et les boissons alcoolisées. Son premier achat fut des avocats qu’elle dégusta avec une sauce aurore, mayonnaise et ketchup. Chaque soir elle buvait un petit verre de Muscat accompagné de pistaches. Et c’est ainsi qu’au fil de ses années de veuvage elle s’était arrondie, en douceur. Un matin, se sentant lasse et d’humeur nostalgique, Marguerite prit un bain plus chaud que d’ordinaire et s’endormit.

— Réveille-toi, réveille-toi immédiatement !

Elle sursauta et ouvrit les yeux. Sa peau était rouge et brûlante. La buée recouvrait les contours familiers des meubles de la salle de bain. L’odeur de nectar de goyave lui donnait mal au cœur. Elle étouffait. Un sentiment de panique l’envahit. Elle tendit les bras vers les robinets et essaya de se soulever, en vain. Impossible de sortir de la baignoire, son corps gonflé comme une baudruche la maintenait prisonnière !

— Es-tu devenue folle, Marguerite ?
— Georges, c’est toi Georges ? s’exclama-t-elle en écarquillant les yeux.

Et soudain elle le vit. Il était là, assis sur le tabouret.

— Mon Dieu, mais tu es écarlate... et comme tu as grossi !
— Aide-moi Georges, se lamenta Marguerite. Je t’en prie aide-moi, je ne veux pas mourir et encore moins mourir toute nue.

Sur son tabouret, Georges, muet et immobile, semblait ne rien entendre. Marguerite se désespérait et réfléchissait, réfléchissait...

— J’ai une idée Georges, ça y est j’ai une idée ! Quand on a les doigts gonflés et qu’on ne peut pas retirer ses bagues, on se savonne les mains et, hop, c’est la délivrance ! Alors on va faire tout pareil. Dis, tu veux bien prendre un flacon à gauche derrière toi, sur l’étagère du haut ?

Georges s’exécuta mais ne put s’empêcher de s’exclamer avec humeur :

— Qu’est-ce que c’est tout ce fatras ? Lequel prendre, le bleu, le jaune, le vert, le rond... ?
— Celui que tu veux, Georges, tu choisis.

Georges prit un flacon au hasard et déposa un peu de liquide dans sa main droite. Il commença à savonner les épaules et les bras de sa femme. Sous la large main et la caresse un peu rude, Marguerite sentait son corps se transformer peu à peu. Elle regardait le bracelet en or de son poignet gauche sortir de son bourrelet de chair et glisser sur son avant-bras, sa poitrine lourde devenir aérienne, ses cuisses s’affiner et apparaître sous son bas-ventre.

Je fonds, se dit-elle, je fonds. Regarde-toi, Marguerite, tu as vingt ans et ce n’est pas encore le moment de mourir.

Elle est fiancée. Elle porte une robe bleue. Elle sourit au bras de Georges. Ils s’embrassent...

Sa main droite s’agrippa aux robinets. Marguerite, dans un élan, souleva les fesses et les hanches, se hissa à la hauteur de son mari et murmura : « Viens, Georges, viens mon chéri, viens. » Elle tendit les bras, prit Georges par le cou et l’attira avec force vers elle. Il résista un instant mais ses mains glissèrent sur les bras huileux de Marguerite et leurs deux corps basculèrent dans la baignoire, entraînant sous le choc chaînette et bouchon.

Marguerite et Georges, enlacés, disparurent avec l’eau parfumée du bain.

© Short Édition
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